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Département Information-Communication : une scission votée pour tenter d’apaiser les tensions

Vendredi matin, le conseil de gestion de l'UFR SLHS s'est réuni et a voté pour la scission du département Information-Communication, remettant en cause le CMI et le parcours en alternance. Explication d'une décision prise sous fond de tensions dans l'équipe enseignante.


Hugo Petitjean
Le 30 octobre 2021 à 14h08, mis à jour le 23 novembre 2021 à 9h05

Nous vous en parlions en décembre dernier lorsqu’un collectif avait alerté sur la situation du département Information-Communication. Faute de moyens humains, les étudiants craignaient qu’il soit rapidement fermé.

Mais depuis quelques jours, un grand nombre d’étudiants étaient mobilisés contre une nouvelle proposition suggérée par le doyen de l’UFR SLHS, Pascal Ducournau : la scission du département, séparant ainsi la licence et le master du même nom. Proposition qui pourrait « entrainer des conditions dramatiques » selon les étudiants. Pourtant, pour la moitié des enseignants titulaires du département, elle semble inévitable pour garantir des conditions de travail décentes. Enquête.

Vendredi matin (29/10), le conseil de gestion de l’Université s’est réuni et a voté pour la scission du département Information-Communication. La licence et le master feront désormais partie de deux départements différents.

Des problèmes au sein de l’équipe pédagogique

En cause selon Julien Péquignot, actuel responsable du département Information-Communication à Besançon, des problèmes moins profonds que le manque de moyens. « La raison évoquée est un peu confuse. Il y aurait des éléments du département, parmi les titulaires, qui seraient en souffrance psychologique, qui ne pourraient pas travailler avec d’autres. Donc l’université chercherait un moyen de résoudre ce problème ».

Deux enquêtes internes

En mai 2020 et en janvier dernier, deux enquêtes internes, confiées d’abord au CHSCT (Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail) puis une enquête administrative, avaient été menées au sein de l’UFR SLHS. « Aucune des deux enquêtes n’a démontré que cette souffrance était attribuable à une ou plusieurs personnes du département. Moi, je m’en tiens aux faits. Donc pour moi, les faits ne permettent pas de conclure qu’il faut faire une scission », défend Julien Péquignot.

Selon nos informations, il y aurait de nombreux signes de tension de l’équipe enseignante du département. Plusieurs arrêts maladie de membres du département, un accident de service reconnu imputable au service sur avis de la commission de réforme, le départ d’un membre titulaire du département en 2019 et un deuxième départ en cours nous ont en effet été signalés. Aussi, la scission aurait été proposée par la présidence à la suite de l’enquête administrative diligentée depuis le début de l’année 2021.

Une première proposition en juin dernier

Pour tenter de résoudre ces tensions, l’instance directrice de l’UFR SLHS avait proposé une première solution pour résoudre le problème : la fusion entre le département des sciences du langage et le département Information-Communication. « L’idée, c’était de noyer dans un ensemble tellement grand pour que les gens aient moins à se fréquenter. Mais ça a été, à l’écrasante unanimité, rejeté par le département InfoCom et par le département des Sciences du langage », explique Julien Péquignot.

En effet, lors du dernier conseil de gestion, Séverine Equoy-Hutin, enseignante en Information-Communication expliquait que « ce n’est pas la fusion qui réglera les problèmes. Ces formations ont été reconstruites et sont complétement indépendantes. Une fusion sans véritable perspective pour la rentrée n’est pas une solution et ajouterait des souffrances aux collègues » (source : procès-verbal de la séance).

Quels problèmes pose la scission pour les étudiants ?

Pour beaucoup, la question de la scission pose quelques problèmes, non résolus pour le moment. « Il y a la question du CMI (Cursus Master Ingénierie, un cursus unique en France, NDLR), qui est un diplôme transverse. Il y a aussi la question de l’alternance qui risque d’être mise à mal par manque d’encadrement puisqu’il y aura diminution des moyens humains », analyse Julien Péquignot. En clair, le cursus CMI pourrait bien disparaître, tout comme l’alternance, qui ne serait tout bonnement plus proposée aux étudiants.

« Pour l’instant, d’après la direction, les étudiants actuellement en Info-Com à Besançon sont assurés de pouvoir terminer la formation pour laquelle ils se sont inscrits. C’est-à-dire que les étudiants actuellement en CMI pourront suivre ce cursus jusqu’à la fin et les étudiants en alternance pourront aller au bout de leur contrat », rapportent quelques étudiants mobilisés contre cette scission.

Cependant, dans un mail adressé à la communauté étudiante ce 4 novembre, Isabelle Huré, assesseure aux études pour l’UFR SLHS, a précisé que « le Conseil de Gestion s’est prononcé à l’unanimité pour une suspension des néo-inscriptions en CMI à la rentrée 2022-2023 ». Les nouveaux inscrits ne pourront donc plus suivre ce parcours. Une décision « inquiétante » pour les étudiants concernés. « Le CMI Info-Com est encore récent et peu d’étudiants en sont diplômés à l’heure actuelle. Alors que vaudra ce diplôme aux yeux des employeurs ? », s’angoissent-ils.

« La majorité du département était contre »

Pour Julien Péquignot, la proposition de scission est incompréhensible. « L’information sur la proposition de scission est arrivée par Monsieur le Doyen vendredi dernier, en fin d’après-midi, vers 18h. En juillet dernier, on avait évoqué cette possibilité-là une première fois en réunion. Mais on avait expliqué que la majorité des membres du département étaient contre, parce que la décision est absurde pour des raisons administratives, pédagogiques et de recherches », explique-t-il.

Pourtant, selon nos informations, 4 membres titulaires du département Information-Communication étaient favorables à cette scission et avaient demandé au conseil de gestion de voter en faveur de cette scission. Soit la moitié des membres titulaires du département.

Un manque de continuité pédagogique

En réalité, plusieurs questions avaient été soulevées en cette période, notamment concernant la continuité pédagogique entre la licence et le master. « S’il y a scission parce que les gens ne peuvent plus se parler et travailler ensemble, je ne vois pas comment on peut garantir une continuité pédagogique », s’interroge le responsable du département.

Se pose aussi la question des moyens financiers, et sur la séparation, ou non, du budget master/licence. « Aujourd’hui, ce qui rapporte du budget au département, c’est l’alternance en Master et les projets menés en Master. Donc dans la configuration d’une scission, on aurait beaucoup de budget en master, et très peu en licence », constate Julien Péquignot.

Le responsable du département s’interroge aussi sur le recrutement et le partage des postes. « Si quelqu’un part à la retraite, qui a le poste ? La licence ou le master ? Est-ce qu’on peut faire un poste où on dit que c’est un poste pour le Master et qu’il est interdit d’enseigner en licence, ou inversement ? Si moi, je suis dans le département Master, ça veut dire que je ne fais pas mes cours magistraux en licence. Comment ils vont se débrouiller ? Vu qu’on est déjà en grosse galère d’heures ? ». Actuellement, il manquerait en effet entre 800 et 1000 heures de cours sur l’ensemble du département, faute de moyens humains. Si l’Université n’a pas la volonté de mettre fin au département Information-Communication, comme sa présidente Masha Woronoff nous l’expliquait en décembre dernier, elle pourrait souhaiter apaiser les tensions avant de recruter de nouveaux enseignants.

Chez les étudiants, on ressent une grande frustration vis-à-vis des décisions prises

Les étudiants porte-paroles du mouvement

Les étudiants mobilisés

Il y a quelques jours, un groupe d’étudiants a rédigé une pétition adressée au doyen de l’UFR SHLS, Pascal Ducournau, mais aussi à la Présidente de l’Université de Franche-Comté, Masha Woronoff. À l’heure de la rédaction de cet article, elle a déjà récolté 942 signatures.

« Ironie du sort, il semblerait que le département Information-Communication souffre d’un manque cruel de communication. Aujourd’hui, nous nous mobilisons pour obtenir des réponses, comprendre ce qui est en train de se passer et savoir vers quoi on se dirige pour les années à venir. Notre grande préoccupation à l’heure actuelle est de savoir si nous pourrons terminer notre formation et dans quelles conditions », expliquent quelques porte-paroles du mouvement.

Plusieurs étudiants de Master sont intervenus dans les différentes promos d’Information-Communication pour les informer de la situation. Contrairement à ce qu’évoquent dans un article nos confrères de Plein Air, une étudiante nous confirme « qu’aucun enseignant ne s’est opposé à une intervention en L1 ». En revanche, les étudiants n’ont préféré pas tenter d’intervenir aux côtés des enseignants en faveur de la scission. « Ça n’aurait pas été logique, et ça nous aurait desservi d’intervenir dans ces cours », explique Audrey, étudiante en master.

Ce vendredi 29 octobre, quelques étudiants en Master 2 ont rencontré le doyen de l’UFR SLHS pour parler de la situation. Le contenu des échanges, « vifs » selon un rapport*, n’a pas encore été communiqué.

« L’idée n’est pas seulement de nous assurer que notre formation sera assurée à titre personnel, mais également de faire perdurer cette formation et permettre à de futurs étudiants qui se destinent à l’information-communication de pouvoir suivre cette formation ici à Besançon », expliquent les étudiants.

On est en train de parler d’une attaque, justifiée ou pas, contre une formation qui concerne 350 étudiants et une cinquantaine d’intervenants, sans compter les partenaires !

Julien Péquignot, responsable du département Information-Communication

Des enseignants dans le flou

Julien Péquignot regrette de ne pas avoir été consulté plus que ça sur la question de la scission. « En juillet, on en était restés sur le fait qu’il fallait d’abord travailler sur toutes ces questions et trouver une solution avant d’envisager une scission. Et j’ai reçu ce mail il y a une semaine et depuis, on n’avait avancé sur rien du tout ! », explique-t-il.

Cette situation est d’autant plus stressante que le responsable du département ne sait même pas quelles seront les conséquences de cette décision. « Je ne sais même pas ce que ça veut dire ! Est-ce que je ne dois plus m’adresser aux étudiants de licence ? Est-ce que la décision prend effet immédiatement ? Je n’en ai aucune idée, et ce sont des questions auxquelles j’aurais bien aimé qu’on réponde avant de faire un vote. C’est un peu brutal, comme manière de procéder », fulmine-t-il. Lors du précédent conseil de gestion, il avait pourtant été question de « prendre le temps de construire des solutions, avec une perspective plutôt en 2022, et des discussions dès la rentrée 2021 ».

Dans son mail en date du 4 novembre, Isabelle Huré précise que « ces décisions (scission et suppression du CMI, NDLR), prises après avoir entendu les arguments des diverses parties, visent à ramener le calme et la sérénité au sein des formations ». La scission sera suivie par une enquête de l’Inspection Générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche (IGÉSR), qui se prononcera sur le bien-fondé de cette décision.

Contacté, Pascal Ducournau n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

// Ajout d’un paragraphe après une réunion le 16 novembre 2021 //

Réunion avec la présidente de l’Université de Franche-Comté

Le 16 novembre dernier, la présidente de l’Université de Franche-Comté, Macha Woronoff, a reçu neuf étudiants représentants du département Information-Communication. Étudiants de licence et master ont eu l’occasion de dialoguer avec la Présidente ainsi qu’avec le doyen de l’UFR SLHS, Pascal Ducournau. Dans un rapport édité par les représentants étudiants, on apprend que la scission ne devait être qu’une formalité administrative et n’aurait pas dû prendre ces proportions.

« Ce n’est qu’une organisation administrative qui ne dérange en rien la pédagogie. [Cette scission] devenait vitale, car le mal être enseignant était trop présent, la qualité de l’enseignement en aurait encore plus été dégradée sans scission, ce mal-être étant avancé comme la raison de départs de certains enseignants chercheurs. […] C’est une préconisation à la suite d’une enquête de la CHSCT : c’était soit la scission proposée par Mme Huré, soit la fusion avec le département des sciences du langage, et en troisième solution, l’arrêt de la filière information-communication ».

Selon ce même rapport, l’Université aurait expliqué aux étudiants « être preneuse » d’une autre solution que la scission. Concernant le CMI, les inscriptions au parcours sont actuellement fermées, mais tous les étudiants sont assurés de pouvoir le valider « si les notes le permettent ». La fermeture ne serait pas en lien avec la scission, puisque le parcours « aurait été arrêté dans tous les cas à la rentrée 2022 », peut-on lire dans le rapport. Enfin, les alternants sont assurés de pouvoir terminer leur contrat, sans qu’on sache si les nouvelles alternances seront acceptées l’année prochaine.



Hugo Petitjean

HISTORIQUE

Dans un but de transparence, vous pouvez consulter la liste de toutes les modifications apportées à l'article depuis sa publication :

  • 23/11, 09h05 : ajout du paragraphe suite à la réunion du 16 novembre
  • 04/11, 19h00 : ajout du témoignage des étudiants
  • 04/11, 15h40 : ajout des informations complémentaires apportées par Isabelle Huré
  • 30/10, 15h40 : ajout du jour du vote de la scission