Politique

Islamo gauchisme : une diversion politique

La polémique sur l’islamo gauchisme à l’Université n’a cessé d’alimenter les médias. Mais, pourquoi on en parle maintenant ?

Louise Jeannin et Pauline Gresset-Bourgeois
Publié le 10 mai 2021 à 7h00 | Dernière mise à jour le 10 mai 2021 à 8h20
4 minutes de lecture

En février dernier, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation enflamme le plateau de CNews en déclarant que “l’islamo-gauchisme gangrène l’Université”. Jean-Michel Blanquer, quelques mois auparavant l’évoquait en déclarant qu’il voyait “l’islamo-gauchisme comme un fait indubitable”. Depuis, ce terme est utilisé à foison partout. Pourquoi ce sujet est-il remis sur la table maintenant ?

Difficile de donner une définition précise du terme “islamo-gauchisme”. Pour le politologue, sociologue et historien français, Pierre-André Taguieff, l’islamo-gauchisme est un militantisme d’extrême gauche qui, au nom de la “lutte contre l’impérialisme” fait alliance avec les islamistes favorables au nationalisme palestinien. C’est d’ailleurs ce que nous confirme Dominique*, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté. “L’islamo-gauchisme est une expression contemporaine qui sert souvent à décrédibiliser la gauche. C’est une réflexion ambivalente forgée de deux façons : le courant antisionisme (la lutte de la Palestine contre Israël, NDLR) et le débat politique français avec les récents attentats islamistes et la place du voile dans l’espace public”.

La précarisation des statuts des enseignants-chercheurs

Alors pourquoi aborder ce sujet maintenant ? Selon Sylvain *, maître de conférences à l’université de Franche et Comté et Dominique, il s’agit d’une diversion politique. Effectivement, depuis quelques mois, de nombreux universitaires s’insurgent contre la loi de programmation de la recherche. Elle concerne l’organisation et le financement de la recherche et de l’enseignement supérieur. Les craintes portent sur la précarisation des statuts des enseignants-chercheurs et d’une amplification de la centralisation. Dominique ajoute “le risque est que cela amplifie la division entre les grosses universités et les petites universités”.

En effet, la loi de programmation de la recherche promulgue de nombreux changements sur les postes d’enseignants-chercheurs. Alors que les universités demandent à ce que de nouveaux postes soient créés, le texte de loi pourrait engager une précarisation de l’emploi. Par exemple, la création d’un « CDI de mission » qui est un poste de recherche créé pour une mission précise dans le temps et qui ne peut pas être renouvelé pour plus de 6 ans.

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Pour les deux enseignants, Frédérique Vidal utilise l’islamo-gauchisme comme pare-feu médiatique. “Quand elle a dit que le courant grangrène l’université, ça a enflammé les foules et à raison. Sauf que pendant ce temps, on ne parlait pas de la loi de la recherche qui est contestée dans le milieu universitaire.”

L’islamo-gauchisme, menace de la cohésion sociale

Mais un autre facteur explique l’apparition de ce sujet : les élections présidentielles de 2022. En abordant ce sujet maintenant, cela divise la société. Selon Sylvain, “c’est un débat qui fragmente la société, qui la cristallise. Aujourd’hui, la société est traversée par des courants identitaires, ce qui la divise. Pourtant, si nous ne sommes pas unis, nous ne saurons pas répondre aux défis de demain.”

Pour Eric Alauzet, député LREM, le problème est plus complexe. “Le sujet de l’islamo gauchisme est abordé dans les médias, mais de manière très sommaire. On n’a pas le temps de s’y attarder et de réellement en discuter sur les plateaux télévisés. Les opinions sont parfois raccourcies et sur ce sujet sensible, il y aura vite une polémique.”

Comme beaucoup de thèmes de société, il y a un intérêt politique. C’est ce que reconnaît Éric Alauzet. Le sujet de l’insécurité est un thème fard dans notre pays, tout comme la cohésion sociale de la société et certains en profitent. Le député LREM met en garde : “il ne faut pas laisser ces sujets à l’extrême droite”, car ces derniers sont effectivement très friands de ce genre de thématiques. En revanche, Éric Alauzet nuance, selon lui, les mouvements “gauchistes” sont davantage présents dans les universités où les sciences humaines s’exercent plutôt que dans les facultés de médecine…

Un terme non-scientifique, mais de réels débats de fond

Si les deux enseignants s’accordent sur le fait que le terme d’islamo-gauchisme est “vide de sens”, ils estiment qu’il y a tout de même de réels débats de société à poser autour du terme.

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Selon Sylvain, le fait que “les Européens ont structuré les mémoires collectives depuis des siècles” amène de nombreux débats sur la colonisation et la décolonisation. “Les minorités ont eu pendant des années peu de voix au sujet de leur histoire. Et depuis quelques années, on remarque un phénomène venu des États-Unis avec une Histoire qui valide l’existence des races, qui réintroduit les dominés dans l’Histoire. Cela donne le droit à des revendications.”

Dominique a un avis plus nuancé. Il considère que la position de la ministre est dangereuse car elle attise un discours de haine alors qu’il y a de réelles attaques à la laïcité d’une autre part. “Une partie de la gauche voit dans les musulmans et les immigrés les nouveaux prolétaires du marxisme quand les ouvriers d’origine française votent désormais pour le RN après la quasi-disparition du PCF. C’est une position très dangereuse selon moi à un moment où une fraction non-négligeable des musulmans est sensible aux discours anti-occidentaux des mouvements salafistes et des frères musulmans. Il suffit de voir l’augmentation du port du voile chez les étudiantes de l’UFR SLHS qui est une attaque contre les principes de la laïcité en vigueur dans la République. Par ailleurs, l’exemple de l’Iran en 1979 est un exemple accablant des conséquences de cette collusion politique. Par conséquent, si l’expression islamo-gauchisme est évidemment instrumentalisée par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, elle n’en renvoie pas moins à une dimension idéologique bien réelle et qui peut être partagée et portée par certains enseignants-chercheurs de sciences humaines et sociales au sein de certaines universités (Paris VIII, Toulouse Jean Jaurès par exemple).” 

*les prénoms ont été changés


Louise Jeannin et Pauline Gresset-Bourgeois

Islamo-gauchisme à l'Université : le dossier

Le 14 février 2021, la ministre de l’Enseignement Supérieur, Frédérique Vidal, annonce qu’elle lance une enquête confiée au CNRS sur l'islamo-gauchisme et le post-colonialisme à l’Université. Une semaine plus tard, Jean-Michel Blanquer rajoute que l'”islamo-gauchisme fait des ravages à l’Université”. Mais finalement, quelqu’un a-t-il pu un jour donner une description claire et précise d’un islamo-gauchiste ? La Loop a enquêté pour tenter d’éclairer ce sombre débat…

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