Politique

De l’Islam aux gauchistes… quand la presse veut faire débat

Depuis le discours de Frédérique Vidal sur l’islamo-gauchisme, une partie de la presse française s’en est donné à cœur joie pour jouer le jeu politique si précieux à l’élection présidentielle qui se prépare.

Robin Rozier
Publié le 10 mai 2021 à 7h00 | Dernière mise à jour le 22 juin 2021 à 11h16
4 minutes de lecture

Depuis le discours de la Ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal sur l’islamo-gauchisme nécrosant les milieux universitaires, une partie de la presse française s’en est donné à cœur joie pour jouer le jeu politique si précieux à l’élection présidentielle qui se prépare : mais nous allons voir que l’utilisation du terme dans la presse ne date pas d’hier.

L’origine du terme

Si l’on remonte à l’origine du terme « islamo-gauchisme » on retrouve deux intellectuels français : Pierre-André Taguieff ainsi que Pascal Bruckner, qui au début des années 2000 ont théorisé cette idée d’alliance entre la gauche radicale et les islamistes avec comme point commun une nouvelle forme d’antisémitisme. De nombreuses tribunes publiées dans Le Figaro par plusieurs sociologues arborent et lient les sujets comme le voile, l’extrême gauche, mouvement altermondialiste et islamo-gauchisme

Un déchirement de la gauche

Le terme est venu déchirer la gauche dans les années 2015 avec notamment les heurts entre Valls, Hamon et Mélenchon. C’est Manuel Valls qui officialisera l’usage partisan du terme au sein du PS en n’hésitant pas à l’exploiter en interview.

Cette fracture de la gauche ne traite plus sur les programmes économiques « mais sur la religion et la laïcité, avec, en toile de fond, le terrorisme et la montée de l’islam radical ».

Le contexte politique de ces déclarations permet de comprendre l’instrumentalisation du terme dans le cadre d’une bataille interne au Parti socialiste avec en ligne de mire les présidentielles de 2017.

Des débats creux, sans fondement ni appuis chiffrés entre les membres d’une gauche divisée sont relayés en masse par les médias, à tel point que l’Express titra « Islamo-gauchiste, le nouveau point Godwin de la campagne politique », laissant constater un rapport ambigu entre eux et l’agenda politique.

Le chercheur au CNRS David Chavalarias souligne dans son article « Le piège de l’alt-right se referme sur la macronie », le passage de l’islamo-gauchisme comme frictions internes au Parti socialiste à la récupération et l’amplification de son emploie par l’extrême droite sur les réseaux sociaux numériques avec en particulier Twitter.

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Un néologisme qui revient sur le devant de la scène

Le néologisme a été remis au-devant de la scène par les déclarations publiques de Jean-Michel Blanquer ainsi que de Frédérique Vidal. La direction du CNRS a, bien évidemment, indiqué que cette notion d’« islamo-gauchisme » n’était absolument pas une réalité scientifique.

Pourtant, dans un sondage effectué du 17 au 18 février 2021 une majorité de Français (50%) interrogée considère que le terme « correspond à un courant de pensée répandu dans notre pays ». En effet, plus de la moitié de ceux-ci considèrent que « les idées islamo-gauchistes sont répandues au sein de l’université ». Dans un sondage réalisé une semaine plus tard, c’est près d’un tiers des interrogés qui soulignent que l’islamo-gauchisme est un problème majeur en France.

Cette fracture ne cesse de s’aggraver au fur et à mesure que les médias se positionnent et alimentent la polémique.

Plus de 700 utilisations du terme depuis 2003

Le chercheur franco-grecque Nikos Smyrnaios a recensé plus de 702 articles comprenant le terme « islamo-gauchisme » depuis 2003 à nos jours et a relevé plusieurs points intéressants :

  • Jusqu’en 2014, l’usage du terme est extrêmement faible (44 articles en 12 ans) puis il augmente significativement en 2016 et en 2017 (années d’élections) et post attentats pour une explosion du terme dans les journaux en 2021 avec l’annonce de Frédéric Vidal.
  • La très grande majorité des articles de presses contenant le terme sont le produit de la « presse référente », autrement dit les grands journaux parisiens (Le Figaro, Le Monde, Libération et l’Humanité). Le Figaro est le premier journal à publier des articles au sujet de l’islamo-gauchisme (275 articles), c’est également celui ayant le plus utilisé l’expression.
  • Ce n’est que depuis 2016 que le terme est utilisé dans quelques journaux régionaux.
  • Ces articles entrent essentiellement dans le cadre de campagnes électorales, de polémiques politiciennes, sur le sujet de la laïcité, des polémiques liées à l’Islam ainsi que sur la situation sociale globale selon une étude sur les champs lexicaux utilisés
  • Il n’existe aucun reportage de terrain ou de témoignages se référant à une mouvance d’islamo-gauchisme.
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En effet, la presse a participé à l’importation du terme du champ intellectuel vers le champ politique sur cette dernière décennie, en normalisant l’expression dans ses articles jouant ainsi sur les polémiques politiciennes. De ce fait, elle a participé (sciemment ou inconsciemment) à disqualifier la gauche (ou plutôt une gauche) mais aussi les médias progressistes ainsi que, plus récemment, le milieu universitaire français.

Force est de constater que l’emploi du terme par Blanquer puis Vidal s’inscrit dans la droite ligne de la stratégie employée par Manuel Valls quelques années plus tôt, avec comme point commun l’entrée dans une période préélectorale.

Le chercheur Nikos Smyrnaios souligne que sur les 702 articles analysés, aucun n’apporte la moindre preuve de l’existence d’une mouvance qui se référerait aux principes de l’islamo-gauchisme. Le chercheur poursuit en disant que si certains médias comme Le Figaro, CNews ou Valeurs actuelles le font pour des raisons idéologiques, d’autres comme le Monde, Libération ou l’Humanité semblent traversés par des tensions internes, à l’image du Parti socialiste, empêchant de résister au mouvement général des autres.

Il conclut sur le résultat du sondage commandé par Le Figaro et mené sur les Français autours du terme : « la boucle est bouclée lorsque le journal constatera une adhésion de l’opinion à l’idée que le journal promu sans relâche depuis 18 ans ».


Robin Rozier

Islamo-gauchisme à l'Université : le dossier

Le 14 février 2021, la ministre de l’Enseignement Supérieur, Frédérique Vidal, annonce qu’elle lance une enquête confiée au CNRS sur l'islamo-gauchisme et le post-colonialisme à l’Université. Une semaine plus tard, Jean-Michel Blanquer rajoute que l'”islamo-gauchisme fait des ravages à l’Université”. Mais finalement, quelqu’un a-t-il pu un jour donner une description claire et précise d’un islamo-gauchiste ? La Loop a enquêté pour tenter d’éclairer ce sombre débat…

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