Université

Détresse étudiante : le mal-être est général selon deux enseignants bisontins

Depuis le 30 octobre, les universités assurent les cours en distanciel. Si de nombreux collectifs dénoncent un impact sur les étudiants et demandent un retour en présentiel, ces derniers ne sont pas les seuls à s’indigner. Certains enseignants à Besançon estiment que la crise révèle la dégradation de l’université publique.

Cour intérieure université Mégevand

Pauline Gresset-Bourgeois et Léna Feghoul
Le 7 février 2021 à 10h01, mis à jour le 23 février 2022 à 16h14

Pas évident d’enseigner en distanciel à l’Université Sciences du Langage, de l’Homme et de la Société (SLHS). Deux enseignants s’expriment à ce sujet. Concernant l’organisation des cours à distance, le résultat est mitigé. Pour Emmanuel*, enseignant en sciences humaines, cela semble moins compliqué que l’année dernière. « Comme beaucoup, je n’ai plus accès à mon bureau de l’université », souligne-t-il tout de même. Pour Julien Péquignot, directeur du département information-communication, « psychologiquement, c’est très compliqué. Ne pas pouvoir voir les élèves, cela empêche de savoir qui n’arrive plus à suivre. J’ai l’impression de faire cours pour les 10 élèves qui réussissent à s’accrocher. Ce n’est pas une façon d’enseigner ». 

L’adaptation est indispensable

Les deux enseignants regrettent « le manque de relations humaines et le décrochage de certains étudiants ». Emmanuel s’inquiète pour les étudiants qui n’arrivent pas à se connecter et qui n’osent pas parler en distanciel. « Je ne les oblige pas à allumer leur caméra, car ça ajoute une violence symbolique à une situation déjà difficile. » Pour lui, il est important de trouver de nouvelles manières d’animer le cours. « On peut utiliser le chat, faire des sondages pour garder la motivation des élèves ». En réaction à la situation, Julien Péquignot estime qu’il faudra s’adapter concernant le rendu des devoirs.

Amphithéâtre, site de l’Arsenal, vide © Louise Jeannin / La Loop

« On ne veut pas que les étudiants aient des diplômes en chocolat »

Le directeur du département estime que les conséquences des cours en distanciel sont déjà présentes. « C’est une horreur pour les étudiants en première année et en deuxième année de licence, car les deux dernières années ont été compliquées. C’est une année qui devrait être sympa pour eux, mais là tout est gâché. Je reçois beaucoup de messages d’étudiants qui sont en galère et qui veulent abandonner. Je leur réponds qu’ils devraient continuer, mais la situation est catastrophique. »

À long terme, la valeur des diplômes pose question. Le directeur du département constate que « cette année, il y a plus d’étudiants en deuxième année de licence information-communication que d’ordinaire, car l’évaluation l’année dernière était plus souple ». Pour Emmanuel, « le discours de la société qui dit que les diplômes obtenus pendant la pandémie sont moins valables, ajoute une pression supplémentaire aux étudiants. On ne veut pas que les étudiants aient des diplômes en chocolat ». 

Un autre aspect est l’évaluation des compétences. Les examens à distance permettent de tricher plus facilement, c’est d’ailleurs ce que regrettent les deux enseignants. Pour Julien Péquignot, « faire des QCM (Questionnaires à Choix Multiples), c’est le niveau zéro de l’évaluation. Alors on fait des sujets de réflexion. Le contrôle de connaissances n’est de toute façon pas possible, puisque les étudiants pourraient utiliser Wikipédia. »

Salle CMI information communication, vides © Julie Langlois / La Loop

Le mal-être était présent avant la crise sanitaire

Les deux enseignants constatent que la crise sanitaire a mis en lumière la dégradation de l’université publique. « La crise fait ressortir le manque de personnel et la diminution des moyens ». 

Le directeur du département remarque que « les étudiants, en particulier les étudiants étrangers qui viennent en France, galèrent à manger alors que c’est la cinquième puissance mondiale. C’est une honte et ce n’est pas normal. La fac tient avec des bouts de ficelles alors quand il y a une crise, c’est pire. » Il regrette que « les étudiants qui souffrent le plus de la crise soient les moins intégrés socialement ». Pour lui, « le budget par étudiant dans les facs françaises n’est pas mauvais comparé aux autres pays, mais les conditions de travail sont déplorables par rapport aux autres pays industrialisés ». Emmanuel estime que « le mal-être vient des conditions de travail qui sont données aux enseignants pendant et hors crise de la Covid ». Mais il tient aussi à souligner que « le service financier et le service informatique fournissent un travail important, en étant sous tension ».

« On a l’impression d’être au bout de la chaine décisionnelle »

Il y a quelques jours, le gouvernement avait annoncé que les universités pouvaient assurer des cours en présentiel pour les étudiants en première année, à condition de ne pas dépasser les 20% de ses capacités d’accueil. Julien Péquignot considère que « d’un point de vue technique et juridique c’est impossible. C’est un pilote sans navire ». Son collègue ajoute que « les enseignants-chercheurs ne sont jamais convoqués, les décisions sont prises en retard. On a l’impression d’être au bout de la chaîne décisionnelle ».

Pour Julien Péquignot, la solution ne se trouve plus dans les manifestations. « Elles sont devenues tellement violentes qu’on ne veut pas y emmener nos étudiants. Il faut inventer une nouvelle forme de mobilisation, recourir à une synergie des luttes ».

*le prénom a été changé

Amphithéâtre, site de l’Arsenal, vide © Victor Causeret / La Loop


Pauline Gresset-Bourgeois et Léna Feghoul