Culture et loisirs

Culture confinée, le CDN occupé à Besançon

De nombreux théâtres sont occupés partout en France depuis plus d’une semaine. À Besançon,c’est le cas du CDN. Rencontre avec Reno, un intermittent.

Par Pauline Gresset-Bourgeois et Louise Jeannin
Publié le 21 mars 2021 à 13h01 | Dernière mise à jour le 30 juin 2021 à 20h48 8 minutes de lecture

Depuis que le théâtre de l’Odéon à Paris a été occupé il y a un peu plus d’une semaine, beaucoup de théâtres en France ont suivi, dont le CDN (Centre Dramatique National) de Besançon. La Loop est allé à la rencontre de Reno, intermittent et membre du Cip FC (Coordination des Intermittents et Précaires de Franche-Comté). Il revient sur la situation de la culture touchée par la crise sanitaire et de l’occupation du théâtre dans la capitale bisontine. Entretien.

Reno nous assure qu’il est sous le régime de l’intermittence depuis 8 ans. Mais que cela fait 20 ans qu’il “traîne ses savates dans le monde de la culture.”

Cela fait une semaine que vous êtes mobilisé au CDN, c’est ça ?

R. : Ça fait une semaine et un jour. On a eu une assemblée générale exceptionnelle la semaine dernière sous la terrasse de la Rodia. On a demandé à ceux qui étaient présents si mobiliser le CDN leur paraissait logique au vu de ce qui pouvait se passer à l’Odéon. On va rendre aux Parisiens, ce qui est aux Parisiens !

Quelles sont vos revendications au sein de la mobilisation ?

Elles sont assez simples. D’abord, le prolongement d’une deuxième année blanche pour les intermittents, la non mise en place de l’assurance chômage (parce qu’avoir des droits sociaux, ça parait hyper logique). Si ça continue comme ça, on va mettre tout le monde dans la misère à partir du 1er juillet… Il y a déjà beaucoup de gens qui ont des problèmes : les saisonniers, la restauration, tous ces gens qu’on appelle intermittents de l’emploi, on demande à ce qu’ils soient accompagnés comme nous. Ça fait des années qu’on le demande parce qu’eux-mêmes souffrent d’emplois discontinus et qu’il n’y a jamais eu de réponse. Et on sait très bien qu’eux n’ont vraiment rien, la crise a vraiment accentué leur situation.

Et en dernier, c’est la réouverture des lieux, mais avec un accompagnement de la reprise. On est très méfiants sur le fait qu’on va rouvrir comme ça “à la volée”… Ça va provoquer un effondrement de plein de petites structures : les compagnies de théâtre, de cirque, de danse… Elles vont être noyées en fait. Si on ne fait rien, en 2023/2024, ça va être une crise sans nom.

Qui participe à la mobilisation ? Uniquement des personnes issues du monde de la culture, des curieux ?

Il y a des curieux qui viennent largement. Il y a beaucoup de soutien de la part de gens non liés à la culture. Mais en fait, qui n’est pas lié à la culture ? C’est aussi ça la question profonde. Aujourd’hui, qui n’a pas envie de culture ? Parce que nous, c’est notre métier. Mais l’humain, c’est un animal culturel, il me semble !

Par contre, on essaye de mettre en place l’ouverture à l’autre, l’envie de rencontre, d’échange et l’Agora, qui est un espace pour discuter, en parler. (Tous les jours à 14 h, le collectif organise des agoras au CDN – dans le respect des gestes barrières -ouvertes à tout le monde- pour discuter collectivement d’une thématique, NDLR). Aucun d’entre nous n’a envie de parler à la place de quelque d’autre.

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Les gens arrivent avec des paquets de pâtes pour nous aider c’est vraiment cool. Je crois que ça fait du bien à des gens de voir que c’est possible. C’est fédérateur, ça fait du bien et ça commence à bouger même à l’intérieur de nos lignes. Ce que l’on nous reproche souvent, c’est d’être corporatistes, mais qui ne l’est pas ?

Dans le hall du CDN, on trouve un tableau sur la droite avec, pour chaque jour de la semaine, un compte-rendu de ce qui a été dit et fait lors des réunions, NDLR.

De quelles aides disposez-vous en tant qu’intermittent ?

Il faut faire 507 heures tous les 12 mois. Pas grand-chose techniquement. Tout le monde va dire “trois mois de taff’ c’est rien”. En fait, ça revient à du chômage général. Nous, à tout un chacun, on touche nos allocations chômage, elles dépendent de ces 507 heures, car tout le monde n’est pas payé pareil. Les taux sont très variables entre les différents profils et secteurs.

Dans la même spécialité, il suffit de travailler avec un employeur qui a une petite ou une grande structure et ça change tout. Le fait que ce soit public ou privé ne change pas grand-chose. Le public, ce n’est pas celui qui paye le plus, même en ayant des subventions de l’État. Je dirais (peut-être un peu vite) mais qu’il y a une grosse différence entre les théâtres et la musique, par exemple. 

“Même si notre ministre, nous dit qu’elle nous aime, maintenant, il nous faut aussi des preuves d’amour”

Reno, intermittent et membre du Cip de France-Comté

Vous n’avez aucune réponse de la part du gouvernement ?

C’est exactement ça, on se retrouve un peu abasourdis. On se confine, on fait tout bien, on accepte de se prendre une année blanche, mais malheureusement, on arrive à un point où si dans 6 mois, rien n’est décidé, tous les gens présents hors intermittents et hors culture vont être très mal. Très très mal. Il y en a qui arrivent à travailler encore, tant mieux. Nous, c’est pas le cas. Physiquement ça devient très dur, économiquement aussi bien sûr. On ne va pas se plaindre, on a du chômage qui tombe. Là-dessus, d’accord. Mais ce n’est pas suffisant. Il y a beaucoup de choses qui viennent de nos villes respectives, qu’on ne peut pas annihiler du jour au lendemain comme ça. Et ce n’était pas prévu dans le calendrier de beaucoup de personnes, il faut y penser.

Et vous, vous aimez vos métiers …

Bien sûr ! On prend sur nous, mais il y a des gens vraiment très isolés et donc ça, c’est hyper dur. On le sent. On sait qu’on recrée un peu de lien social. On voit des gens qui souffraient depuis une semaine, et qui soufflent un peu depuis. Socialement encore une fois, je n’accuse personne d’aller au travail. C’est logique. Mais nous, on ne peut pas et on développe vite des soucis. Pour des gens qui travaillent dans la culture, qui vivent de la culture, suivant les profils, ça devient très difficile. On a besoin de ce lien et il nous manque profondément.

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Pour moi, c’est un collectif, donc on est horizontaux. On a nos propres pensées. Après effectivement pour moi, le lien humain manque cruellement et ça dépasse largement plus nos spécificités et nos métiers.

La détresse psychologique n’est pas assez prise en compte ?

Non, je pense que c’est clair. Même si notre ministre, nous dit qu’elle nous aime… Maintenant il nous faut aussi des preuves d’amour. 

“Sommes-nous essentiels ?”, banderole sur le musée des Beaux-Arts, à Besançon. © Pauline Gresset-Bourgeois / La loop

Mercredi 10 mars, alors que six théâtres étaient occupés, le gouvernement annonçait une prolongation pour les intermittents de leurs droits aux congés maladie et maternité. Ces annonces ne vous satisfont pas ?

La petite rallonge, on ne sait pas où elle va. On a un gros souci de vision et de visibilité sur tout ce qui a été mis en place, même depuis un an car en fait, c’est très peu redistribué. Ce qui serait logique, c’est que ça aille direct aux employés. Sauf que nous, on n’est pas vraiment employé de lieux, donc on n’en voit pas la trace. On cherche à savoir où ça va. C’est très bien une rallonge, et on ne va pas critiquer quand on nous donne un peu de sous. Mais on a aucune visibilité sur ce que ça va devenir et qui en profite.

Par exemple, les “maternittantes” (mouvement d’intermittentes qui défendent en priorité les congés maladies et maternité, NDLR), ont lancé un appel pour se faire entendre. Elles ont appelé l’Assurance Maladie et ils ne peuvent répondre. Pour Roselyne Bachelot, la question est réglée, mais il n’y a rien. La question est encore très floue et pas du tout répondue.

Anne Vignot, la maire de Besançon a énoncé son soutien au monde de la culture, qu’en pensez-vous ?

Il y a un accompagnement de sa part, ça nous fait chaud au cœur qu’elle se prononce. On comprend sa peur au niveau sanitaire, on n’est pas des têtes brûlées, on ne va pas prendre de risques, ça nous desservirait publiquement. Mais le soutien de la part d’Anne Vignot et de son équipe (notamment Aline Chassagne, adjointe en charge de la culture, du patrimoine, des équipements culturels, NDLR) est vraiment bienvenue. Ils ont envie de faire bouger les choses au niveau culturel. Elles se posent des questions, elles ont envie de local.

En quoi la culture est essentielle pour vous ?

Pour moi, c’est ce qui fait de nous des humains, c’est notre lien social. La culture, c’est le fait de créer des choses. Et c’est ça qui est drôle. C’est le fait qu’on crée des choses qui sont complètement inutiles ! On prend des bâtons pour faire des personnages, on danse et finalement ça n’a pas de sens, ce n’est pas productif. On crée de l’inutile, on n’a pas besoin de ces choses qu’ont crée, mais en réalité, si on en a besoin. En fait, ça nourrit, notre nous intérieur, notre nous profond.



Par Pauline Gresset-Bourgeois et Louise Jeannin

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